Suicides au travail: «Ce qui tue les gens, c’est l’absence de solidarité»

Publié le par checks and balances

Au-delà de l’indignation qu’ils suscitent, que révèlent les suicides au travail? S’agit-il d’un phénomène nouveau? Quelles sont les racines de la souffrance? Christophe Dejours, professeur titulaire de la chaire de psychanalyse-santé-travail au Cnam (1) et auteur de l’ouvrage «Suicide et travail: que faire?» (2) répond. Il s’insurge contre l’inaction des entreprises et leur communication dangereuse.


dans le JDLE L'affaire des suicides chez Renault dans les mains de la justice
Suicides chez France Telecom: le PDG reçu au ministère du travail
Un taux de suicides élevé au sein du Meeddm

 

pour aller plus loinVers le rapport Violence et santé (2005)

 

Le traitement médiatique de la série de suicides survenus chez France Telecom vous paraît-il exagéré?

Non, car les médias ont longtemps fait l’impasse sur la question des suicides au travail. Le sujet était déjà apparu en 2007 suite aux drames survenus chez Renault et Peugeot, mais cette fois-ci, la réaction des médias a été plus forte. L’autre signe positif est l’émergence d’un débat sur ce qui est en cause dans le travail.

En revanche, certains médias participent à la banalisation des suicides en reprenant les arguments des entreprises sur la relativisation des taux de suicides, par exemple. Or, ce n’est pas le nombre qui est important, un seul suicide suffit! Se donner la mort sur son lieu de travail ou à cause de son travail traduit un cri de désespoir. Chacun est ensuite libre d’y réagir ou pas.

Quid de l’expression «mode des suicides» employé par le PDG de France Telecom?

L’emploi de ce mot est inacceptable. C’est accablant pour les employés, car cela présente le suicide comme quelque chose d’ordinaire. Chacun s’interroge: est-ce cela va m’arriver aussi? L’idée d’une «contagion» des suicides est d’ailleurs fausse. De tels phénomènes ne se rencontrent que chez les adolescents et dans les sectes. Il est néanmoins clair que le suicide de l’un peut aggraver la détresse d’un autre. Il faut imaginer l’effet que peut produire la vue d’un pendu dans un atelier ou d’une infirmière qui se tire une balle dans la tête devant ses collègues. C’est pourquoi il est crucial de ne pas banaliser ces actes.

Que révèlent-ils sur la place du travail dans l’entreprise et dans la société ?

Les suicides au travail sont apparus il y a seulement 12 ans [entre 300 et 400 par an en France, selon les estimations], parallèlement au développement des techniques de gestion en entreprise. C’est un tournant historique, on a réussi à retourner le travail contre la vie! Au début du XXe, seuls le monde de l’agriculture et celui de la police-gendarmerie (vie en caserne) ont été confrontés à de tels drames. La gestion centrée sur la réalisation d’économies a remplacé la vision du travail comme source de richesse il y a environ 15 ans. On alors introduit des objectifs pour les salariés et des outils d’évaluation individuelle des performances. Et la peur a désormais fait partie du travail.

Or la mesure quantitative et «objective» des performances est une absurdité car le travail se caractérise justement par le fait que les choses ne se passent jamais comme prévu. L’écart entre la prescription et la réalité existe toujours, même sur une chaîne de montage. Pour réaliser ses objectifs, le travailleur est souvent contraint de trahir ses règles de métier, de brader la qualité pour la quantité, voir se trahir lui-même.

Couplés à des promesses de prime et/ou des menaces de délocalisation ou de licenciement, ces objectifs engendrent une concurrence déloyale entre salariés, une ambiance du «chacun pour soi» et des «uns contre les autres». Ceux qui se suicident sont d’ailleurs les plus investis dans leur travail. C’est ainsi qu’une cadre supérieure ayant refusé une mutation pour des raisons personnelles, a connu une situation de harcèlement sans recevoir le moindre soutien de ses collègues. Aujourd’hui, ce qui tue les gens, c’est la solitude absolue et la peur engendrées par l’absence de solidarité. Les personnes sont fragilisées par ce système et cela peut expliquer en partie les passages à l’acte suicidaire.

Que pensez-vous des mesures annoncées par France Telecom ou mises en place chez Renault?

Dans les deux cas, il s’agit de traitements symptomatiques: on traite la douleur et non son origine. Les dirigeants ne veulent pas toucher à l’organisation du travail. Par ailleurs, il semble absurde de demander aux managers de surveiller leurs salariés, ce ne sont pas des psychiatres!

Les outils réglementaires existants sont-ils suffisants?

Le droit existe, mais il n’est pas respecté. La mission des inspecteurs du travail est entravée par les organisations patronales. L’Etat ne soutient pas non plus une véritable politique de santé publique. Il faudrait intégrer les questions de santé mentale dans le droit du travail, fondé depuis sa création sur la protection physique des travailleurs.

Quels remèdes proposez-vous?

En 2005, un rapport intitulé «Violence et santé» remis au ministère de la santé regroupait un ensemble de recommandations sur la façon de repenser le travail collectif, mais il a été mis de côté. Par ailleurs, je mène depuis deux ans des expériences en entreprise qui prouvent que ces mesures fonctionnent et permettent d’éradiquer les suicides, mais aussi les autres pathologies de surcharge (TMS, burn-out) et une partie des addictions au travail.

(1) Conservatoire national des arts et métiers
(2) «Suicide et travail: que faire ?» Christophe Dejours et Florence Bègue, PUF (septembre 2009)

par Sabine Casalonga pour JDLE

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Publié dans santé environnement

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