Les fous, c’est nous ?
Au titre des actions, la Nuit sécuritaire (une pétition signée par 23000 personnes), un meeting le 7 février 2009 à Montreuil (à La parole errante), un second organisé par Utopsy le 14 mars (dans ce même lieu), un collectif d’avocats qui prendront la défense des soignants aux prises, dans leur quotidien, avec des injonctions contraires à leurs principes et à leurs métiers [1], des forums en France, dans les universités et ailleurs, pour expliquer l’objet de la révolte, ainsi que des lettres de témoignage aux responsables politiques (préfets, députés, sénateurs, ministres, président). Le collectif s’est joint à la grève de l’hôpital du 12 février 2009, lors du début de l’examen à l’Assemblée de la loi HPST, dont un volet est le rapport Couty s’appliquant à la psychiatrie. Puis à la seconde, celle du 5 mars. Un cortège Nuit sécuritaire est prévu dans la manifestation générale du 19 mars. Concernant la loi HPST dans son ensemble, qui brade l’hôpital et ne va pas dans le sens d’une santé publique pour tous, une intersyndicale a annoncé qu’elle refuserait des amendements à la marge. PC, PS, Verts ont appellé au retrait pur et simple de la loi. Mais depuis des mois, la majorité vote d’une seule main. Aujourd’hui, 18 mars, l’Assemblée a voté le texte en première lecture.
Dans toutes ces actions, un même but est réaffirmé, depuis ce mois de décembre 2008 où le président de la République, à l’hôpital d’Antony, avait provoqué la colère des soignants. Désobéir aux réformes lancées. La colère ressentie le 2 décembre s’est diffusée et a vu la constitution d’un Mouvement pour la psychiatrie, avec un manifeste de désobéissance [2]. Car ce discours présidentiel, une fois de plus sous le signe d’une volonté réformiste – volonté elle-même peut-être au-dessus des lois – promettait de financer des chambres d’isolement et des bracelets de géolocalisation, étendant par ailleurs l’obligation de soins ambulatoires, c’est-à-dire hors séjour hospitalier, pour des personnes qui n’en feraient pas la demande elles-mêmes. Ce discours s’est rapidement traduit dans les faits par la circulaire du 22 janvier 2009 qui allouait les moyens annoncés. Rappeler également haut et fort à tous ceux qui l’ignorent et à ceux qui préfèreraient l’oublier, qu’il existe une histoire de la santé mentale dont on ne peut s’affranchir en mettant sur pied des lois qui répondent à quelques slogans sécuritaires, du même type que ceux qui ont orchestré la réforme de la justice des mineurs. Rappeler le malaise de soignants dont le temps est de plus en plus compté et rentabilisé et auxquels on demande de rendre des comptes sur des soins difficilement évaluables. Rappeler que le soin psychique demande du temps, de la parole, du lien, et ne peut se constituer dans la peur, l’enfermement, la médication ni au mépris de quelques fondements désormais connus de tous : l’inconscient, la parole, le temps du transfert, la bienveillance.
C’est au final un énorme combat que celui de la psychiatrie, confrontée de très près aux nouvelles manières de traiter les êtres humains, de plus en plus cernés par les technologies sécuritaires et les biotechnologies (avec leurs usages sécuritaires). Ces industries montantes gangrènent les choix du gouvernement. Le mouvement pour la psychiatrie est donc aussi un appel à refuser la société qui se dessine, à travers le traitement de la folie, livrée à la médication, à des priorités d’enfermement et multipliant les technologies du contrôle, comme dans le reste de l’espace social. Loin de considérer le médicament ou la chambre d’enfermement comme la panacée, l’histoire du secteur et la psychothérapie institutionnelle a transformé l’ordre asilaire, celui que le gouvernement tente de réinstaller, dans une peur du fou qui en dit long sur le retour de fantasmes archaïques de l’être humain. C’est en brandissant les mots d’ordre « sécurité » et « victimes » sur fond de « crise économique » que le gouvernement veut imposer de force des programmes de dissolution du social, d’exclusion ainsi qu’un formatage des esprits, prêts à accepter qu’on fasse aux autres, les « fous » ici visés, ce qu’on n’aimerait pas qu’on nous fasse. Pour sûr que la folie loge plutôt dans ces programmes et qu’elle pourrait aussi, de fil en aiguille, transformer la psychiatrie en laboratoire du nouvel espace social sécuritaire.
Dramatisation, déni de la réalité du soin, de la sectorisation et de l’histoire de toute une spécialité, qui certes s’est aussi divisée mais a œuvré pour proposer une diversité de prise en charge adaptées à des besoins à la fois sociaux et individuels : le programme d’Antony est un projet sans fondements scientifiques, comme le dit le psychanalyste Roland Gori lors du meeting du 7 février. Le seul argument repose sur une dramatisation de faits divers, ajoutait la maire de Montreuil, Dominique Voynet, le même jour à La parole errante. Or ce rapport est déjà suivi d’effets puisque des hôpitaux se sont vu proposer une dizaine de milliers d’euros pour créer des unités fermées. Comment endiguer la nuit sécuritaire ? Le psychiatre Michel Guyader clame : demandez à la place des marteaux pour casser les bracelets !
Louise Renard
Source / auteur : HNS-info
Notes
[1] Notamment dans le cadre de la procédure d’accréditation des services, qui gestionnarise et dénature les métiers des soignants de toutes spécialités : psychologues, psychiatres, psychanalystes, infirmiers psychiatriques, etc.
[2] Manifeste disponible sur le site du collectif : http://www.collectifpsychiatrie.fr